THE FLESH

diary

La pornographie

                                              

 

 

Préface

 

 

Un écrivain polonais m’a écrit pour me demander quel est le sens philosophique de La pornographie.

Je lui ai répondu :

« Essayons de nous exprimer de la façon la plus simple.  L’homme, on le sait, tend vers l’absolu. Vers la plénitude. Vers la vérité, vers Dieu, vers la maturité totale… Tout saisir, se réaliser entièrement – tel est son impératif.

« Or, dans La pornographie se manifeste, il me semble, un autre but de l’homme, plus secret sans doute, en quelque sorte  illégal : son besoin du Non-achevé… de l’Imperfection… de la Jeunesse…

« Une des scènes les plus explicites dans ce sens, c’est celle de l’église, où la cérémonie de la messe s’effondre sous l’effet de la conscience tendue de Frédéric et où avec elle s’effondre Dieu-l’absolu, tandis que, des ténèbres et du vide cosmique, sort une nouvelle idole terrestre, sensuelle, faite de deux êtres mineurs mais qui forment un cercle fermé – car ils subissent une mutuelle attraction.

« Une autre scène importante, c’est le conciliabule qui précède le meurtre de Siemian, quand les adultes se sentent incapables de tuer, car ils connaissent le poids de l’assassinat. Le meurtre devra donc être accompli par des adolescents, déplacé vers la légèreté, l’irresponsabilité – ce n’est que de cette façon qu’il devient possible.

« J’ai déjà parlé de cela ailleurs, ne serait-ce que dans mon Journal, par exemple dans un passage sur le Retiro de Buenos Aires (1955) : « La Jeunesse m’apparut comme la valeur la plus haute de la vie… mais cette « valeur » a une particularité, inventée sans doute par le diable : étant jeunesse, elle se tient au dessous du niveau de toute valeur. »

« Ces dernières paroles (« au-dessous de toute valeur ») expliquent pourquoi je n’ai pu prendre racine dans aucun des existentialismes contemporains. L’existentialisme s’efforce de réinventer la valeur, tandis que pour moi la « sous-valeur », l’« insuffisance », le « sous-développement » sont plus proches de l’homme que toutes les valeurs. Je crois que la formule « l’homme veut être Dieu » exprime fort bien les  nostalgies de  l’existentialisme alors que je lui en oppose une autre , férocement incommensurable : « l’homme veut être jeune ».

« À mon avis, les âges de l’homme servent d’instrument à cette dialectique entre la plénitude et la non-plénitude, entre la valeur et la sous-valeur. C’est pourquoi j’attribue un rôle si démesuré et si dramatique à la jeunesse. Et c’est pour cette raison que mon univers est dégradé : comme si quelqu’un avait saisi l’Esprit par la peau du cou et l’avait immergé  dans la légèreté, l’infériorité.

« Mais rappelez-vous que la philosophie n’a pas pour moi de signification ; ce n’est pas mon affaire. Je n’ai pour but que d’exploiter certaines possibilités d’un thème. Je cherche de « beautés » particulières à ce conflit… »

Est-ce clair ? On dit qu’une œuvre s’explique par elle-même, que les commentaires de l’auteur sont superflus. C’est vrai en principe ! Mais l’art contemporain n’est pas toujours d’accès facile et il est parfois utile que l’auteur prenne le lecteur par la main et lui propose un itinéraire.

Il faudrait peut-être que je dise qui je suis, d’où je viens.

Je suis l’auteur des ouvrages suivants, en polonais : Bakakaï  (nouvelles), Yvonne, Princesse de Bourgogne (comédie), Ferdydurke (roman), Le Mariage (drame), Trans-Atlantique (roman), La pornographie (roman). Enfin le Journal des années 1953-1961.

 Jusqu’en 1957, j’étais presque inconnu. Un émigré en Argentine.

En 1957, le gouvernement polonais, dans un mouvement de libéralisme passager, autorisa la réimpression de mes livres. Le succès rapide et imprévu de cette entreprise fit qu’après un certain temps je fus de nouveau interdit et qu’on défendit d’écrire sur moi. (Tel est le chassé-croisé que nous autres écrivains de certains pays dansons avec nos peuples, même ceux qui, comme moi, ne se mêlent pas de politique.)

La pornographie est le deuxième livre de moi qui paraît en France. Il y a deux ans, « Les Lettres Nouvelles » ont publié mon roman, Ferdydurke.

Ferdydurke est sans doute mon œuvre fondamentale, la meilleure introduction à ce que je suis et représente. Écrite vingt ans plus tard, La pornographie a ses origines dans Ferdydurke. Il faut donc que je dise quelques mots de ce livre.

C’est l’histoire grotesque d’un monsieur qui devient un enfant parce que les autres le traitent comme tel. Ferdydurke voudrait démasquer la Grande Immaturité de l’humanité. L’homme, tel que ce livre le décrit,  est un être opaque et neutre qui doit s’exprimer à travers certains comportements et par conséquent devient, à l’extérieur - pour les autres -, beaucoup plus défini et précis qu’il ne l’est dans son intimité. D’où une disproportion tragique entre son immaturité secrète et le masque qu’il met pour frayer avec autrui. Il ne lui reste qu’à s’adapter intérieurement à  ce masque, comme s’il était réellement celui qu’il paraît être.

On peut donc dire que l’homme de Ferdydurke est créé par les autres, que les hommes se créent entre eux en s’imposant des formes, ou ce que nous appelons des « façons d’être ».

Ferdydurke a été publié en 1937 avant que ne fût formulée la théorie du « regard d’autrui » de Sartre. Mais c’est grâce à la popularisation des conceptions sartriennes que cet aspect de mon livre a été mieux compris et assimilé.

Cependant, Ferdydurke s’aventure sur d’autres terrains, moins foulés : le mot « forme » s’y associe au mot « immaturité ». Comment décrire cet homme ferdydurkien ? Crée par la forme, il est créé de l’extérieur, autant dire inauthentique, déformé. Être un homme, cela veut dire ne jamais être soit même.

Il est aussi un producteur constant de la forme : il sécrète la forme infatigablement, comme l’abeille sécrète le miel.

Mais il est aussi en lutte avec sa propre forme. Ferdydurke, c’est la description des combats de l’homme avec sa propre expression, de la torture de l’humanité sur le lit  de Procuste de la forme.

L’immaturité n’est pas toujours innée ou imposée par les autres. Il existe aussi une immaturité vers laquelle nous fait basculer la culture lorsqu’elle nous submerge, lorsque nous ne réussissons pas à nous hisser a sa hauteur. Nous sommes infantilisés par toute forme « supérieure ». L’homme, tourmenté par son masque, se fabriquera à  son propre usage et en cachette une sorte de sous-culture : un monde construit avec les déchets du monde supérieur de la culture, domaine de la camelote, des mythes impubères, des passions inavouées… domaine secondaire, de compensation. C’est là que naît une certaine poésie honteuse, une certaine beauté compromettante…

Ne sommes-nous pas tout proches de la pornographie ?

Oui, La pornographie est issue de Ferdydurke. C’est un cas particulièrement grinçant du monde ferdydurkien : le Cadet créant l’Aîné. Quand c’est l’Aîné qui forme le Cadet, tout va très bien du point de vue social et culturel. Mais si l’Aîné est soumis au Cadet, quelles ténèbres ! Que de perversité et de honte ! Que de pièges ! Et pourtant la Jeunesse, biologiquement supérieure, physiquement plus belle, n’a pas de peine à charmer et conquérir l’adulte, déjà empoisonné par la mort. De ce point de vue La pornographie est plus courageuse que Ferdydurke qui utilise avant tout le sarcasme et l’ironie – et l’humour implique la distance. À cette époque, je prenais de haut mes thèmes, et l’on pourrait soutenir que dans Ferdydurke je lutte orgueilleusement contre l’immaturité. Pourtant on y entend déjà un ton assez équivoque qui pourrait laisser entendre que cet adversaire de l’immaturité aime précisément l’immaturité à en mourir.

Dans La pornographie, j’ai abandonné la distance que donne l’humour. Ce n’est pas une satire, mais un roman, un roman classique… Le roman de deux messieurs sur le retour et d’un couple d’adolescents ; un roman sensuellement métaphysique. Quelle honte !

J’extrais encore de mon Journal ce qui suit :

« Un de mes buts spirituels et esthétiques est de trouver un accès plus ouvert, plus dramatique vers la Jeunesse. Lui révéler ses liens avec la maturité, afin qu’elles se complètent l’une l’autre. »

Plus loin :

« Je ne crois pas à une philosophie non érotique. Je ne me fie pas à une pensée désexualisée.

« Il est difficile de croire, évidemment, que la Logique de Hegel ou la Critique de la raison pure aient pu être conçues sans que leurs auteurs prennent quelque distance avec le corps. Mais la conscience pure, à peine réalisée, doit être de nouveau immergé dans le corps, dans le sexe, dans Eros ; l’artiste doit enfoncer le philosophe dans l’enchantement, dans le charme, dans la grâce. »

Encore une remarque, même si elle me fait soupçonner de mégalomanie : « Et si La pornographie était une tentative pour renouveler l’érotisme polonais ? … Une tentative pour retrouver un érotisme qui correspondrait davantage à notre sort et à notre histoire récente – faite de viols, d’esclavage, de luttes de chiots -, une descente vers les obscurs confins de la conscience et du corps ? »

Je suis de plus en plus porté à présenter les thèmes qui me paraissent le plus complexes sous une forme simple, naïve même. La pornographie est écrite un peu à la manière d’un « roman de province » polonais ; c’est comme si je véhiculais sur un char à  banc vieillot du venin « dernier cri » (cri de douleur, pas à la mode, cela va de soi). Ai-je raison de penser que plus la littérature est téméraire et d’un accès difficile, plus elle devrait retourner vers des formes anciennes, faciles, auxquelles les lecteurs se sont habitués ?

K. A. Jelenski, à qui mon œuvre doit tant et de si précieuses suggestions, estimait que La pornographie se présentait de façon trop définie ; il me conseillait d’y effacer quelques-unes de mes traces, à la façon des animaux ou de certains peintres. Mais je suis déjà fatigué par tous les malentendus qui s’accumulent entre moi et mon lecteur et, si j’avais pu, j’aurais limité encore davantage sa liberté de m’interpréter.

 

Witold Gombrowicz  

(1962)

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